A : à l’infini




Il suffit d’un lexique pour 
contenir tous les mots. 
Mais à la pensée, il faut l’infini.
Alexandre Pouchkine



À l’infini, je préfère un visage nouveau ; l’espace entre les lignes ; un arbrisseau aux racines entremêlées ; la partie immergée de la coque d’un navire ; la première lettre d’un mot en minuscules ; la beauté d’un geste qui comble les sens ; la marque imprégnée dans l’herbe par la chute d’une balle.
Plutôt que l’infini, je choisis une sonnerie prolongée qui s’entrecoupe ; des fioles de pharmacie ; la position de la paume des mains vers le bas ; le recouvrement d’une terre légère sur le défunt ; une fusée frappée par la foudre au décollage ; tout le temps volé à lire la vanité des espérances humaines.
Je suis épris du volume équivalent à la taille d’un œuf ; au rideau rouge qui sépare la scène du public ; au détachement vis-à-vis des passions et des peines ; au soin apporté à la chambre d’amis ; aux correspondances d’Artaud ; au bras détourné d’un cours d’eau ; à l’aisance d’exercer ses droits sans dénier ceux d’autrui.
À l’infini, j’opte pour l’intelligence qu’il suffit pour bien écouter ; pour la ressemblance de la tête d’un poisson avec celle du cheval ; pour le châssis sur lequel se tend une toile ; pour la plante dont l’efflorescence est mâle et femelle ; pour le signe de croix et le salut militaire auxquels je fais des pieds de nez.
À l’infini, je penche du côté des hommes violemment épris de vérité ; pour un faux nez en carton ; vers un travail simple pour arrondir les fins du mois ; pour le climat contestataire d’une revue ; pour une bouteille consignée ; pour le dépôt de tartre dans les tuyauteries ; je penche dans le sens du voyeur assistant à un film dans sa voiture ; et pour des steppes environnées de buissons.
À l’infini, je préfère le patient qui bénéficie d’une greffe ; l’original gribouillé d’un acte notarié ; les bornes situées sur une route interminable ; le cochon sauvage en tant qu’incarnation de l’esprit saint ; en suggérant les outils mentaux pour apprendre à résister.
À l’infini, j’élis les femmes moulées dans des boubous de cotonnade ; le monde auquel on renonce pour le comprendre ; le bras de lecture d’un simple tourne-disque ; l’envoi massif de courriers raturés ; le refuge du cinéma quand il pleut ; j’élis les imprudents et les inquiets.
Plutôt que l’infini, j’adopte les chemins frayés dans une brousse épaisse ; la rame d’un train qui s’arrête au milieu de la voie ; les insultes qui viennent du cœur ; un filet de sole aux raisins ; le signe gravé sur un pavé par un tailleur de pierre ; les amis vis-à-vis desquels on n’a pas à se sentir obligé ; en prêchant un changement radical d’existence.
À l’infini, j’estime mieux le renard qui se déplace avec le museau près du sol ; ou le défilement rapide d’un enregistrement ; ou la liberté de changer de maître ; ou la teinte rouge provenant de la cochenille ; ou les divertissements champêtres ; ou bien j’avise de brûler la vie par les deux bouts.
À l’infini, je choisis une liane rampante ; une ouverture sans poignée ; le bon sens dont chacun pense être bien pourvu ; un bracelet de bronze porté à la cheville ; je choisis d’activer le nerf qui transmet les données visuelles de l’œil au cerveau ; et de faire circuler l’énergie par la pression des doigts.
Plutôt que de rejeter l’infini, j’irai vers le chien débrouillard, vivant de peu ; je découperai les temps géologiques ; je supporterai la température d’une tisane ; notre horloge biologique que je réglerai sur l’heure estivale de l’hémisphère sud ; ou bien j’inviterai une petite pluie annonciatrice d’une pluie plus abondante. 
J’aime les sots bien vêtus ; et autant un escalier mécanique qu’une épingle de nourrice ; autant la moulure située à la jonction du fût et du chapiteau d’une colonne, qu’un couteau auquel il manque le manche ; autant la capacité de vivre sans dépendre des autres, que la jouissance qui rend euphorique.
J’ai besoin des trois coups au théâtre ; d’un fonctionnaire assis du Trésor Public ; du retrait d’une ligne annonçant un nouveau paragraphe ; d’ouvrages prêtés ; du défilé derrière un orchestre pendant le Carnaval ; de la facilité du déprimé à reconnaître ses troubles.
Je raffole d’une lichée de vin dans la soupe ; du nettoyage du cuir chevelu avec une lotion parfumée ; de la volonté de toucher la cible qui fausse le tir ; de l’anneau lumineux et diffus du soleil ; de l’auvent sous lequel se préparent les repas ; d’un affichage à cristaux liquides ; des trois S comme silence, solitude et sérénité.
J’envie le tambour tendu avec une peau de requin ; un petit coin tranquille pour dévisager un portrait photomaton ; la capacité à être heureux ; l’écriture d’une prose dont l’issue est heureuse ; j’envie l’hurluberlu qui n’agit qu’en connaissance de cause ; et le cercle où sont figurées les couleurs du spectre.
Plutôt que d’adopter l’infini, j’utiliserai un sac pour ranger du petit matériel ; je m’autoriserai les bonheurs qui surviennent au cours d’un voyage ; je raffolerai d’une guinness quand elle donne une sensation durable après une gorgée ; j’adopterai le mode de locomotion des singes ; et l’enfant né d’un rapport extra conjugal.
J’accueille volontiers les effets de voix et les mimiques d’un orateur ; la rosée du matin qui refroidit les narines ; ma crainte irraisonnée des grands espaces ; une brioche aux raisins en forme de spirale ; la comédie tournant en dérision un travers à la mode ; ou le fait de s’immiscer dans une conversation.
J’embrasse toutes les maîtresses entretenues par des hommes mariés ; les bananes bouillies ou à frire ; les beautés vues en images ; et les cryptes contenant le tombeau d’un martyre.
Je me plais à l’espérance de ceux qui n’en ont plus ; à l’haleine dont l’odeur rappelle la pomme reinette ; puis à vivre à l’embouchure du fleuve Saloum au Sénégal.
À l’infini, je préfère la période durant laquelle on a épuisé les revenus du mois précédent ; la volonté de bien faire quand elle commence à devenir perceptible ; le repas donné la nuit à la suite d’un concert ; les vers soucieux de musicalité ; l’ouverture de négociations ; l’épanouissement ralenti qui s’éveille à la moindre stupeur.
J’enlève le vêtement présenté comme une entrave ; je cache en lieu sûr un opposant politique ; je dévoile le phénomène par lequel une voyelle cesse d’être prononcée ; je défends une histoire qui s’oppose à une explication rationnelle.
À l’infini, je me prononcerai pour la formule courte à la une d’un quotidien, pour la fille bien faite de sa personne qui aime attirer les regards ; je bégaierai devant la conduite d’un mouvement revendicatif et l’algorithme capable de décryptage ; je battrai la mesure de la distance parcourue par la lumière dans le vide et, pour un peu de chaux et de goudron sur une toile de jute, j’exulterai. 
J’aspire à de grandes choses ; à un consommateur qui se bat pour défendre nos intérêts ; à un harmonica et à un remonte-pente ; au couloir par lequel le magma atteint la surface ; aux actes impulsifs qu’on regrette malgré des récidives chroniques.
J’épouse volontiers le défaut d’une image imprimée ; l’espionne capable de se camoufler n’importe où ; la paysane qui n’a pour travailler ses terres que la force de ses bras ; j’épouse le piano de John Cage ; les boîtes de 30 à 50 cm de haut ; et les billets consacrés à jouer au poker.
À l’infini, j’aime mieux la tranche horaire qui précède les heures de grande écoute ; mais me déplaisent fortement l’infraction réprimée par l’article 410 ; la crise d’angine de poitrine survenant pendant le sommeil ; le véhicule de moins de 3.5 tonnes non immatriculé en W ; et le malaise social qui ne se traduit par aucune revendication.
À l’infini, je me décide plutôt pour le labour d’un centimètre de terre ; pour l’esprit purifié de toute souillure ; pour la mise en géométrie d’un problème complexe ; pour voir un sergent couvert de boue ; pour un parcmètre transformé en boite postale.
À l’infini, je préfère un enfant à bercer jusqu’à ce qu’il s’endorme ; la population qui ne se coupe pas de ses racines ; l’ami qui veut être ami avec la terre entière ; la créativité dans sa pleine expression ; et une vérité bien trop truculente.
Je m’arrête devant le monologue d’un comédien pour connaître ses pensées ; après un accident lié à l’assoupissement ; devant une tête qui s’agite en signe de dénégation ; pour le trésor dont tous les hommes possèdent la clef ; au pied de l’arbre coupé à mi tronc pour marquer une limite.
À l’infini, je choisis l’inspiration dont on s’accommode tant bien que mal ; le père qui adresse ses dernières volontés à sa fille ; la tablette de chocolat mangée d’un trait ; l’actualité remixée en vidéo ; le chiffre des dizaines qui est le deuxième en partant de la droite ; et l’ancienne rue réputée pour ses maisons closes.
Je n’aime pas une situation d’où il est difficile de s’échapper ; ni le tissu qui sert à rapiécer un habit troué ; ni l’infection contractée en milieu hospitalier ; ni la peinture où le modelé est rendu par le jeu des tons ; ni l’impossibilité de rester en place ; ni une terre sablonneuse, non aérée.
À l’infini, je choisis en montagne un refuge pour les temps de guerre ; le traité de paix qui n’est pas dicté sous la contrainte ; la réflexion qui connaît un déblocage imminent ; et tous les morts qu’on évoque encore.
À l’infini, je préfère les dieux qui doivent bien servir à quelque chose ; la fièvre qui vous liquide un chrétien en quelques jours ; la position assise en tailleur ; et les trois L comme lunettes, lecture et langage.
J’accompagne le contrebassiste endormi parmi l’orchestre ; l’arbitre qui fait reprendre un combat ; l’auteur qui avoue ses erreurs et cherche à les justifier ; je me munis du balai fait de fibres de noix de coco ; et je favorise le faste de ne rouler qu’en grosses cylindrées ; 
À l’infini, je choisis l’aspect anormalement figé et triste d’un visage ; le poème qui prête des effets lyriques à une verve polémique ; le bilan des agressions armées ; le courrier acheminé à vitesse d’escargot ; la faute d’orthographe et de frappe ; et les patients mis en maladie de longue durée.
À l’infini, j’affecte de croire aux privations qu’on s’impose pour guérir ; alors que j’aime le poil des joues du lièvre ; les nouvelles générations naturellement éveillées ; l’autorité codifiée par les grammairiens ; le câble qui transporte les signaux d’une antenne hertzienne ; et le rapace qui s’abat sur ses proies à la surface de l’eau.
À l’infini, je préfère une lecture bien pensée, bien dite, dialoguée, répétée ; la typographie censée indiquer l’état émotionnel de l’auteur ; la sensation de chute dans un trou sans fond ; l’école où l’on se contente d’être présent ; voire même une animation en image de synthèse.
À l’infini, je choisis les nombres compris entre 0 et 255 séparés par des points ; le trouble éprouvé devant un cliché d’ancêtres ; le contenu en purée d’une assiette ; un tête-à-tête sur une plage de Normandie ; les invendus d’une édition recyclés pour le papier ; le croquis noir et blanc exempt de toute demi-teinte.
J’opte pour la fuite des peuples devant la progression d’une armée ; pour une chose grise ou verte, d’aspect terreux et avide d’eau ; pour le bâillement par lequel on achève la journée ; pour la vibration créée par un choc brutal. 
Je me méfie de la fabrication des barreaux de chaise ; de la liste des biens d’un défunt en vue de sa succession ; de la lecture de caractères de plus en plus petits ; de l’intérêt à garder ses distances ; des trois B comme bourgeois, bourreau et barbare ; des gens qui lèchent la main de ceux qui leur ont nui.
Je brûle pour la perturbation des sens produite dans un état second ; pour un éclairage à contre-jour ; pour les pseudonymes pris par les Dupont ; pour un fou rire pendant un festin ; pour une réponse par oui ou par non ; pour un plateau situé en haut d’un relief escarpé ; pour la date à partir de laquelle on se rend libre.
J’en pince pour un double salto arrière avec une vrille ; pour la position au-dessus ou au-dessous ; même si je crains l’homicide involontaire par inattention ; je dépéris à la vue de l’espace blanc qui sépare deux colonnes de texte ; et pour le ruban servant à renforcer les ourlets.
Je m’entiche volontiers des interrelations entre le corps féminin et l’espace ; d’un pétale, d’une brindille ; des choses qui ne peuvent pas être autrement ; je me dérobe dans les blockhaus garnis de meurtrières ; je respire devant les jeux d’enfants consistant à se poursuivre ; je reste médusé devant un caveau qui comporte dix places pour la famille ; et par les activités autant gratuites que bénévoles.
Je suis attaché au côté érotique des sous-vêtements ; à la grandiose simplicité des anciens ; aux hôtels où les couples passent du bon temps ; aux callosités fessières rouges ; aux trois D comme deuil, désert et durée ; aux véhicules recouverts d’une bâche ; aux pertes partielles de la mémoire.
À l’infini, je préfère l’enfant qui n’a jamais vu de crâne ; le pluriel préfixé à certains mots ; la musique influencée par le zouk antillais ; le baptême des rues et la numérotation des maisons ; l’oubli de l’affichage des résultats d’un match ; les paperasses qui ont cessé d’être d’utilité courante.
À l’infini, je choisis la date d’impression d’un recueil ; les fumées de cerf molles en forme de bouse ; la scène finale d’une pièce où les acteurs saluent ; le lac Vaihiria connu pour ses anguilles à oreilles ; le pliage permettant d’ouvrir un prospectus à la manière d´un accordéon.
Je suis féru des corps lumineux présents dans l’espace, du contact avec les malades infectés ; de l’argot des jeunes urbanisés ; des blocs de lave figés en forme d’oreillers ; de l’Alléluia employé par la liturgie juive ; d’une citrouille creusée pour y placer une bougie ; d’extraterrestres faisant une expérience terrestre.
Je chéris l’audacieux décolleté ; le pacte de sincérité à la base de l’écriture autobiographique ; l’anneau scellé dans le mur extérieur d’une église ; l’implantation d’une idée en soi-même par soi-même ; mais je maudis les dégâts de mon animal dans le champ du voisin ; et les fossés dans un état d’effondrement total.
Je néglige les cahiers, les bics et les cartables ; les arrêts respiratoires répétitifs au cours d’une nuit ; le naïf qui prend son auditoire à témoin ; les voitures conduites par un chauffeur ; une vie d’homme qui mène à une mort paisible ; l’obligation de masser les zones où se localise une tension.
Je mords la gaze en soie des modistes ; le bourgeon violacé situé au bout du régime de banane ; l’échantillon cylindrique prélevé lors d’un forage ; le temps écoulé entre l’expression d’un besoin et sa satisfaction.
Suis-je friand des mangas pour adultes ? ; de la conjugaison de n’importe quel verbe au présent ? ; d’une friandise au caramel et cacahuètes brisées ? ; d’une prise de vue en contre-plongée ? ; d’un véhicule déclaré épave par l’expert ? ; d’un boléro pratiqué par un danseur solitaire ? ; des loubards qui traînent en bande et se déplacent à moto ? 
J’encourage le chien qui abandonne la meute pour suivre une voie quelconque ; je me défie des mathématiques et des produits à la portée de toutes les bourses ; et des déchets issus de la tonte des pelouses ; et des bienheureux qui se rendent en pèlerinage ; et du plus modeste employé devant son directeur général.
Je préfère me dissoudre dans une bibliothèque où s’alignent les idylles romanesques et les trahisons ; obliger le concierge à rester dans l’immeuble pendant la nuit ; admirer un lecteur optique en train de déchiffrer les codes à barres ; écrire aux détenus des établissements pénitentiaires.
J’aime le doigt qui lèche les plats ; les questions liées à l’éphémère et au paradoxe ; la façon décontractée d’interpeller une jeune fille ; la position du vieillard envers le don de ses organes ; l’annulation d’une décision de justice rendue en dernier ressort ; les encombrements un jour de grève.
Je me vêts de bogolans du Mali pour comprendre le sportif dopé aux stéroïdes anabolisants ; pour comprendre l’incapacité à dessiner un cube en perspective ; les termes affectueux donnés à un bébé ; les espèces qui évoluent en se modifiant au fil du temps. 
J’ai dans la peau le dessinateur chargé de créer des esquisses à la demande ; hors de ma peau les vieux qui se font appeler « Maître » ; sur ma peau les traces d’une série de secousses qui ébranlèrent le sol.
J’aime autant les parties d’un tableau plongées dans l’ombre qu’un fromage à pâte dure pour les plats gratinés.
À l’infini, je choisis le monument qui sert de fermeture à une sépulture ; la possession d’une chose qui me possède ; le 19 rue de la Goutte d’Or ; la combinaison d’un téléphone et d’un tampon à récurer la vaisselle ; la suppression du point-virgule.
À l’infini, je préfère les femmes nées en 1969 à Strasbourg ; les trois E comme : écriture, étonnement et évidence ; les dix livres chirurgicaux d’Ambroise Paré ; les enfants nés de dix pères et de la même mère ; la perte inévitable d’une marchandise lors de son transport ; et presque tous les vivants recouvrant la lithosphère terrestre.
À l’infini, je m’incline pour une fille reconnaissable à ses faux ongles ; pour le « u » en Tahitien qui se prononce « ou » ; pour une tuile au bord des arêtes d’un toit ; pour un livre de référence à consulter sur place ; pour la cueillette du silence avec des mots ; et tout ce qui peut se dire et plus encore s’écrire…
À l’infini...




Henry Chiparlart (2008)