Abîme



Chacun est trop pour être seul.
Henri Barbusse





Je suis l’endroit précis d’où je suis parti
je suis les hommes, en raison de leur nombre
les turpitudes, comme les pages déjà lues

je suis le plant qui croît dans les décombres
le fou encourant le soupçon de savoir la vérité
l’accalmie rendue à la moindre anicroche

je suis le sac de nœuds qu’on tranche à l’épée
les griffes qui s’aiguisent contre les troncs
l’ouï-dire furtif rasant les murs

je suis le peuple fiévreux qui gémit
peut-être le doute, que cela me vienne vite
le concert donné vers l’aube du jour

je suis la flèche, telle est la règle du jeu
le migrateur dont il reste un bref passage
la puce élastique, inutile de le dire

je suis la revendication de déambuler nu
la caillasse qui fait saigner les arpions
la vraisemblance tombée en désuétude

je suis l’insomnie pour ce qu’elle tire de ce monde
le pansement de fortune sur un état de l’âme
le rythme lent gravé dans la mémoire

je suis les soubresauts, et sans fin ils s’ensuivent
l’antilope qui ignore la marche arrière
la cécité devenue héréditaire

je suis l’accroche quasi hypnotique
le boxeur qui sonne les heures
le clignement d’yeux continu des idées

je suis, en son esthétique, une double hélice
l’anartiste dans un cachot, prostré
le condor raflé par une trombe soudaine

je suis le souffreteux gêné par les délabrements
le croche-pied aux habitudes
l’Orient à l’affût, mais un autre le dirait mieux

je suis l’empressé qui se mêle de tout
l’invité du marquis de Couille-Verte
l’adresse du facteur restée secrète

je suis un fragment en queue de la Grande Ourse
l’œil qui rit avec afféterie
l’accent mis partout sur les performances

je suis la ruse de l’apache, j’agis avec prudence
la résistance du mineur devant l’autorité
la nuit qui plane jusqu’en Islande

je suis l’innocent comme le présumé
le rameur d’une galère congénitale
la jouissance en quête de disparition

je suis l’aire trouble où les femmes racolent
celui qui marche nettement mieux qu’il ne court
la poire d’angoisse si bien avalée qu’elle ne crie

je suis le motif obsédant dans le réveil des pensées
la térébenthine où se dissolvent les peintres
un fouillis de flammes, d'une indicible rage

je suis une levée en masse, jamais égalée
le gigantesque essaim lâché en arrière des talus
l’affirmation aiguë des lesbiennes

je suis l’asphalte de qui n’a nulle part où aller
l’adieu d’une grand-mère à sa petite fille
la libération des contrées opprimées

je suis l’eau et la brassée de paille
la parole, c’est si dur d’être mis en sourdine
le flair d’une bête pourchassée

je suis le visible qui se dévoile autrement qu’hier
l’arbre abattu qui a roulé au bas du ravin
le silence advenu dans le cri des larmes

je suis le cheval surchargé de vaincus
l’achat d’une conduite payée au rabais
l’os luxé par des coups de pelle

je suis le gueux, ni plus ni moins que lui
la toile abstraite couverte de poussière
l’achèvement de travaux lilliputiens

je suis plus un enfant qu’un arbre
le phraseur qui renvoie le son vers le sol
l’image déformée par un miroir cylindrique

je suis le va-et-vient, sans arriver jamais
le lieu qui met les proies en sûreté
la détonation dans les nuages

je suis, en imagination, chaman ou détective
la quatre-vingt douzième année d’une vie
le livre où l’on espére se désaltérer

je suis un piaf, sans aucune espèce de souci
le silence, pas question d’y échapper
le mur d’enceinte des cimetières

je suis l’acceptation des obèses dans le monde
l’horizon, et ce n’est pas le moindre miracle
l’être dépourvu de bouche et d’yeux

je suis le six amené d’un coup de dés
l’exigence de celui qui n’attend rien
le rastaquouère dont on ne peut se soucier

je suis l’orbe d’une terre cuite
le clochard qui manque de soutien
le détour de l’eau dans les salines

je suis l'hôte qui connaît la marche à suivre
la lente traversée d’une ligne de crête
le religieux qui renonce à ses vœux

je suis la plèbe sagouine qui grouille
le ricochet ininterrompu dansant sur l'étang
le paysage échappé de son cadre

je suis le coma béant de l’éternité
la rondeur d’une boule carrée
le nez qui s’essuie sur les revers

je suis le passage obligé de toute crise
le court-circuit, comme chacun à son tour
et dans l’ombre perfide un lâcher d'oies

je suis l’œuf d’or tué par cupidité
le sol qui s’ouvre par le retrait des eaux
le calme ensorceleur précédant l’orage

je suis la façon rare de passer inaperçu
l’abandon plongeant et sans issue
l’injure en équilibre sur un pèse-lettres

je suis un pic large par le haut et étroit par le bas
une tempête filmée à Ouessant
l’ambition de rendre les gens heureux

je suis dans l’oreille celui qui enseigne à mal dire
le classement par âge d’une flopée de gens
le tournoiement de la porte en plusieurs endroits

je suis la femme abordable par les sans-abris
l’encauchemardé plein de plaies et de bosses
la fille délicieusement allumée

je suis l’allure soutenue quand l’on cesse d’espérer
un Cupidon jeté à la gribouillette
la furie soudée par la force des cuisses

je suis le problème des monts et merveilles
le sang et la sueur dans l’arène
la statue changée en mariée de la main gauche

je suis le faux pli des draps roulés
le bleu vu au plein de la lune
mais serais-je jamais plus exempt de souffrances

je suis les raisons de faire croire que je suis mort
l’anguille de Melun surprise à Saint-Malo
l’apaisement sans lequel je ne pourrais tenir

je suis le composé de rêves dont nul ne se lasse
le matelas fait de pétales odorantes
la rafale et le froid jetés pêle-mêle

je suis les mots que l'on suspend
le taux d’abstention qui chute
le repaire où se cachent les détrousseurs

je suis le sansonnet de la roupie
les genoux piqués en terre
le retrécissement des trous

je suis le cri répété par cinq cents poitrines
la cibiche fumée à l’arrachée
les fleurs qu’on vole sur les tombes

je suis la vase destinée au vinaigre
le nuage qui fait paraître le ciel plus sale
le bois noueux, difficile à polir

je suis la truffe irritée par l’odeur d’encens
la captive dont le bien-aimé s’éloigne
l'impulsion d’un mécanisme miniature

je suis une nonne en habit d’Ève
la corde des bassons et des violons
l’agent double qui se trahit lui-même

je suis le bonjour échangé de burlesque façon
la neige qui semble rire des frayeurs
l’incurable, mendiant une gorgée d’air

je suis la salle des pas perdus
l’ajout approximatif des phrases
l’homme aux cent yeux, n’en fermant que la moitié

je suis la hantise des nombres rangés sous vitrines
les dents du griffon limées en pointe
l’aile de l’avion qui s’arrache

je suis la couleur affichée comme atout
la rosée suintant sur les vitraux
l'œil bandé qui distribue la chance

je suis l’austérité sans qu’elle ne soit à portée
le destinataire des lettres de Cracovie
la chevelure dénouée et sans racines

je suis le zéro qu’on ne peut atteindre
la ville sortie méchamment de terre
les futilités qui se sont infiltrées

je suis la monture à des émeraudes d’occasion
l’Eldorado des boucs émissaires
le rire à la vue d’un dieu boiteux

je suis le vélo dans les têtes azimutées
le train bondé au châssis chancelant
l’idée qui se bat mais n’en vaut pas la peine

je suis l’allégresse qui se mesure en kilomètres
l’hérésie jugeant préférable de se dérober
la difficulté qui, une fois résolue, paraît simple

je suis l’être qui avoue ne pas exister
l’abîme, comme il fallait s’y attendre
quand bien même serais-je cette seule réalité.



Henry Chiparlart (2006)